À Moramanga, à quelques heures de route d’Antananarivo, quelque chose est en train de changer. Une centrale solaire de 15 mégawatts est sur le point d’entrer en service — et même si le chiffre paraît modeste à l’échelle mondiale, pour Madagascar, c’est une vraie rupture.
Un pays qui manque cruellement d’électricité
Pour comprendre l’enjeu, il faut d’abord saisir la réalité du terrain. Des millions de Malgaches n’ont toujours pas accès à l’électricité, surtout en dehors des grandes villes. Et ceux qui en bénéficient paient un prix élevé, parce que le pays dépend encore massivement du diesel et du fioul pour produire son énergie. Le ministre de l’Énergie lui-même l’a reconnu : 65 % de l’électricité du pays est encore produite par des centrales thermiques, alimentées au gasoil ou au HFO, à un coût atteignant 25 cents le kilowattheure. Chaque fluctuation du cours du pétrole se répercute directement sur la facture — et sur les finances de la compagnie nationale, la JIRAMA, déjà fragilisée.
Le solaire s’impose donc moins comme un choix idéologique que comme une nécessité économique.
Qui est derrière le projet ?
Le projet est porté par Afripower, filiale énergétique du Groupe Filatex — un acteur malgache fondé en 1979, aujourd’hui incontournable dans le paysage énergétique du pays. Groupe Filatex produit environ 42 % des besoins électriques de Madagascar, en partenariat avec la JIRAMA. Ce n’est pas un nouvel entrant qui tente sa chance : Filatex travaille avec la compagnie publique d’électricité depuis 2006, ce qui lui confère une crédibilité rare sur ce marché.
À la tête d’Afripower, Tahina Ramaromandray assume clairement les ambitions du groupe. « Moramanga, c’est la démonstration qu’une transition énergétique ambitieuse est possible lorsque les acteurs publics et privés avancent ensemble. Nous investissons aujourd’hui pour construire la sécurité énergétique de demain », a-t-il déclaré lors de la visite de chantier.
Moramanga : une deuxième brique dans une stratégie plus large
Ce projet ne sort pas de nulle part. Afripower a d’abord repris en 2022 l’exploitation d’une centrale HFO de 40 MW à Mandroseza, qui ne produisait plus que 5 MW à l’époque. Après une remise à niveau complète, la centrale fournit aujourd’hui sa pleine puissance — soit une multiplication par huit de sa production effective en deux ans. C’est sur cette base de confiance, et avec cette démonstration de savoir-faire, qu’Afripower a engagé la construction du parc solaire de Moramanga.
La centrale solaire de 40 MWc au total sera l’une des plus grandes du pays. La première phase, de 15 MW, s’achève début 2026. Ce phasage progressif est délibéré : tester le modèle, valider les connexions réseau, puis monter en puissance.
Pourquoi Moramanga ?
Le site n’a pas été choisi au hasard. Afripower l’a retenu en raison de son potentiel d’ensoleillement et de sa proximité avec les infrastructures de transport d’électricité existantes. Sa localisation permet une injection directe dans le Réseau Interconnecté d’Antananarivo (RIA), là où la demande est la plus forte. Les panneaux seront disposés au sol, sur structures fixes, et l’électricité transitera par des onduleurs avant d’alimenter le réseau via un poste de transformation. Rien d’extraordinaire techniquement — mais c’est précisément là sa force : un modèle éprouvé, reproductible, adapté aux moyens du pays.

Le financement : une histoire de fonds propres et d’ambition
C’est l’un des aspects les plus révélateurs de ce projet. Jusqu’à présent, Filatex a principalement financé ses projets sur ses fonds propres.Ce choix dit quelque chose sur la conviction du groupe dans la viabilité du modèle — mais aussi sur ses limites. Pour les prochaines phases, le groupe cherchera d’autres financements, y compris des garanties du gouvernement et de la Banque mondiale.
La visite de chantier récente l’illustre bien : une délégation composée de représentants de la Primature, du ministère de l’Énergie et des Hydrocarbures, de la JIRAMA, du Groupe Filatex et de partenaires techniques et financiers s’est rendue sur le site pour évaluer l’avancement des travaux et valider les solutions techniques adoptées. Un signal clair d’engagement de l’État dans ce projet privé.
Ce que ça change concrètement
Selon Afripower, chaque mégawatt solaire injecté dans le réseau pourrait économiser jusqu’à un milliard d’ariary en carburant. Sur 15 MW, l’arithmétique est parlante. Contrairement au thermique, le solaire n’a pas besoin de carburant. Une fois les panneaux installés, le coût de production devient prévisible, stable et nettement inférieur. Sur le long terme, cela peut alléger la pression sur les consommateurs, réduire les importations de pétrole et renforcer la résilience du système électrique.
Le début d’une dynamique
Moramanga n’est qu’une étape dans une trajectoire bien plus ambitieuse. Hasnaine Yavarhoussen, PDG de Groupe Filatex, indique que 40 MW de solaire sont actuellement en construction, avec une première phase livrée d’ici fin d’année, et que le groupe prépare environ 150 MW supplémentaires pour le cycle 2026-2027. En parallèle, Filatex travaille à la modernisation du réseau de distribution de la capitale avec le partenaire chinois TBEA — parce que produire de l’énergie propre ne sert à rien si le réseau ne peut pas l’acheminer.
Si cet élan se confirme, Madagascar dispose de tous les atouts pour devenir un marché solaire sérieux en Afrique : un ensoleillement généreux, une demande en forte croissance, un acteur privé crédible qui a fait ses preuves, et désormais une première référence solide à montrer aux investisseurs.
Moramanga n’est qu’un début. Mais c’est un début qui compte.









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