BESS ÉGYPTE est devenu, en moins de deux ans, l’un des sujets les plus scrutés par les investisseurs énergétiques internationaux. Longtemps perçue avant tout comme un marché du gaz et du solaire, l’Égypte s’impose désormais comme le principal pôle africain du stockage d’énergie à grande échelle. Plus de 2 milliards de dollars ont déjà été engagés dans des projets de batteries couplées aux énergies renouvelables, un volume inédit sur le continent. Cette dynamique traduit une transformation profonde du modèle électrique égyptien, poussée par des contraintes structurelles, une vision stratégique claire et un alignement inédit entre bailleurs de fonds, développeurs privés et autorités publiques.
Une crise électrique qui a accéléré les décisions
L’essor du stockage par batteries en Égypte n’est pas le fruit du hasard. Il s’inscrit dans un contexte marqué par une crise électrique aiguë en 2024, avec des coupures quotidiennes de deux à trois heures durant l’été. Cette situation a mis en lumière une contradiction centrale : un pays disposant d’une capacité installée suffisante, mais confronté à une pénurie de combustibles fossiles en raison de priorités d’exportation de gaz naturel, essentielles pour l’équilibre macroéconomique.
Face à cette tension, les autorités ont été contraintes d’importer pour plus de 1,18 milliard de dollars de carburants afin de sécuriser l’approvisionnement électrique. Les impacts économiques ont été immédiats : pertes de production industrielle, dégradation d’équipements sensibles, fragilisation de chaînes de froid et mécontentement social. Cette crise a agi comme un catalyseur, faisant du stockage énergétique non plus une option technologique, mais une nécessité systémique.
BESS ÉGYPTE : comprendre le rôle structurant du stockage
Un système de stockage par batteries permet de capter l’électricité produite lorsque l’offre dépasse la demande, notamment en milieu de journée pour le solaire, et de la restituer lors des pics de consommation, en soirée. En Égypte, où l’irradiation solaire figure parmi les plus élevées au monde, ce mécanisme prend tout son sens.
Les projets actuellement développés reposent majoritairement sur des batteries lithium-ion à grande échelle. Un système de 600 MWh peut, à titre indicatif, alimenter environ 60 000 foyers pendant dix heures. Mais la valeur du stockage dépasse largement la simple fourniture d’énergie : les batteries stabilisent la fréquence du réseau en quelques millisecondes, absorbent les fluctuations de tension et réduisent le recours aux centrales thermiques de pointe, coûteuses et peu utilisées hors périodes critiques.
La chute spectaculaire des coûts a rendu ce modèle économiquement viable. Depuis 2010, le coût des batteries lithium-ion a baissé d’environ 90 %, permettant aux projets solaire + stockage de rivaliser avec les centrales conventionnelles, surtout dans des pays fortement ensoleillés comme l’Égypte.

Une vague de projets industriels sans précédent
L’année 2025 marque un tournant opérationnel. En juillet, l’Égypte a mis en service sa première installation de stockage à l’échelle utility-scale, un système de 300 MWh intégré à une centrale solaire de 500 MW dans le gouvernorat d’Assouan. Ce projet a démontré la faisabilité technique et opérationnelle du modèle.
Dans la foulée, plusieurs projets structurants ont atteint le bouclage financier. Le projet Obelisk, dans le gouvernorat de Qena, associe 1 GW de solaire à 200 MWh de batteries, pour un investissement total supérieur à 590 millions de dollars. Il s’agit du plus grand projet solaire jamais financé en Afrique à ce jour.
À cela s’ajoute le complexe Abydos II, combinant 1 GW de solaire et 600 MWh de stockage, ainsi qu’un programme multi-sites porté par Scatec totalisant 1,7 GW de solaire et 1 500 MWh de batteries. À l’horizon fin 2026, l’Égypte devrait ainsi disposer d’environ 2,7 GWh de capacité de stockage, un niveau comparable à certains marchés émergents asiatiques.
Des financements massifs et sophistiqués
Le succès de BESS ÉGYPTE repose en grande partie sur des structures financières innovantes. Les institutions de financement du développement jouent un rôle clé en réduisant le risque perçu et en améliorant la bancabilité des projets.
Sur le projet Obelisk, un montage combinant dette non-recours, prêts concessionnels et subventions remboursables a permis d’absorber le surcoût initial lié au stockage. Une enveloppe incluant 100 millions de dollars de prêt concessionnel et 15 millions de dollars de subvention remboursable a permis d’aligner les attentes des investisseurs privés avec les objectifs publics de sécurité énergétique.
Parallèlement, les bailleurs soutiennent le renforcement du réseau. Plus de 200 millions d’euros ont été engagés pour moderniser les infrastructures de transport d’électricité, dont une ligne haute tension capable d’évacuer 2,1 GW d’énergie renouvelable depuis le golfe de Suez.
Une ambition régionale et européenne
L’investissement massif dans le stockage ne répond pas uniquement à des enjeux domestiques. L’Égypte se positionne comme un futur exportateur d’électricité verte vers l’Europe. Des projets d’interconnexion sont en cours avec la Grèce et l’Italie. Le projet GREGY prévoit un câble sous-marin de 3 000 MW, pour un coût estimé à 4,5 milliards de dollars, avec une mise en service attendue vers 2030.
Ces ambitions exigent une fourniture fiable et pilotable, condition indispensable pour les marchés européens. Le stockage devient ainsi un outil géopolitique, renforçant la crédibilité de l’Égypte comme hub énergétique méditerranéen.
Un marché en pleine structuration
À l’échelle régionale, le marché du stockage stationnaire au Moyen-Orient et en Afrique devrait croître à un rythme annuel moyen supérieur à 25 % entre 2024 et 2031. L’Égypte figure parmi les moteurs de cette croissance, même si des défis subsistent.
En 2024, près de 90 % de l’électricité égyptienne provenait encore de sources fossiles. La montée en puissance des renouvelables reste conditionnée à la capacité du réseau à absorber ces volumes, dans un contexte de contraintes budgétaires et de volatilité monétaire qui renchérit les équipements importés.
Un laboratoire pour l’Afrique
L’expérience égyptienne est suivie de près sur le continent. De nombreux pays africains font face à des défis similaires : croissance rapide de la demande, dépendance aux combustibles importés et fragilité des réseaux. La réussite de BESS ÉGYPTE pourrait servir de modèle reproductible, en démontrant qu’un mix solaire + stockage, adossé à des financements structurés, peut améliorer simultanément la sécurité énergétique, la stabilité macroéconomique et la résilience climatique.
Pour les investisseurs, l’Égypte offre aujourd’hui une combinaison rare : des projets de grande taille, des contrats d’achat d’électricité de long terme souvent libellés en devises fortes, et une vision étatique clairement alignée avec les priorités climatiques internationales.
Reste à savoir si le pays saura maintenir cet élan, gérer les risques d’exécution et concilier ses besoins domestiques avec ses ambitions d’exportation. Si tel est le cas, l’Égypte pourrait bien s’imposer durablement comme le marché de référence du stockage par batteries en Afrique, et transformer en profondeur l’architecture énergétique régionale.









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